Communistes de l'IUT Orsay

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Interview de Daniel Bouchier, directeur adjoint de l'IEF : Où va notre université ?

Où va notre université ?

 

Fin mai 2016, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, rencontrait sur notre campus d’Orsay des personnels dans leur diversité professionnelle. Lors de la réunion tenue dans un amphi de l'Institut d'Electronique Fondamentale(IEF), il donnait son opinion sur la situation dans le pays  mais il insistait sur le fait que sa volonté était surtout d’entendre le point de vue de personnels engagés professionnellement, syndicalement, politiquement dans la vie du campus. Il a paru intéressant à « Communisme, Science, Politique » d’interviewer trois des intervenants principaux au cours de la rencontre.

 

Interview de Daniel BOUCHIER, directeur adjoint de l'IEF

 

Tu aimes bien citer une nouvelle de science-fiction du physicien hongrois Léo Szilar datée de 1961  où il imaginait comment ralentir la recherche scientifique à travers un mode de financement ultra compétitif.

 

Oui, cette nouvelle (The Mark Gabble foundation) décrit comment la création d’une fondation pour financer la recherche devrait constituer un frein au progrès scientifique. Le mode de sélection inciterait les scientifiques à se concentrer sur des problèmes prometteurs et publiables à coup sûr. Certes, la production augmenterait au début, mais à court terme le fonds de connaissances s’assècherait... Comment ne pas reconnaître là l’actualité du chercheur de 2016 ?

 

Nous allons largement évoquer l’impact du financement sur projet dans la vie des laboratoires. Que peux-tu déjà dire de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) ?

 

C’est sous le gouvernement Raffarin que l’ANR a été créée. Elle distribue des crédits à partir d’un appel incitatif à projets. Il faut reconnaitre que les subventions de l’ANR ont été en croissant de 2005 à 2010. La chute démarre en 2010 et conduit aujourd’hui à un taux de succès  des réponses aux Appels à projets (AAP) qui passe sous la barre psychologique des 10%.

La figure 1 illustre cette tendance.

Figure 1: évolution des subventions distribuées par l'ANR sur appel à projet et taux de succès correspondant

Les fonds que l'on peut obtenir d'autres guichets (RTRA,Idex, région etc...) ne permettent pas de compenser cette diminution). En fait, depuis 2012, le seul financement en réelle progression est celui de l’European Research Concil ou ERC : 1,3 G€ en 2012, 1,7 en 2014 et 2,3 G€ prévus en 2020. Il s’agit de financements très importants attribués à des individualités, le laboratoire n’est sollicité que pour s’engager à fournir un cadre favorable au projet sélectionné.  Les ERC représentent une étape supplémentaire dans une politique de sélection et d’individualisation exacerbée, qui ne concernera au mieux que 2 à 3% des chercheurs européens.

 

Les financements ANR ou ERC ne sont pas récurrents. Quelle est la part des ressources propres des labos par rapport aux crédits récurrents ? Quels sont les effets de ce type de distribution ?

 

Prenons un exemple, je crois bien représentatif de beaucoup de disciplines scientifiques, celui de l’ Institut des sciences de l’ingénierie et des systèmes du CNRS ( INSIS). Choisissons un groupe de 32 laboratoires travaillant sur des thématiques proches et plutôt « à la mode » (photonique, électronique, photovoltaïque, nanotechnologies...) et analysons à partir du bilan réalisé pour l’année 2014. La dotation récurrente annuelle distribuée à ces labos par leurs tutelles (CNRS, universités, écoles...) plafonne à 15M€/an, alors que le total des ressources propres (RP) cumulées par ces 32 unités s’élève à 150M€. Si on prend en compte l’effectif de chaque labo, la moyenne des ressources propres disponibles serait de 22,7 k€ par personne. Pas si mal pourrait-on dire. Il est plus intéressant d’examiner la dispersion de ces ressources en fonction de l’unité de recherche considérée, qui s’étalent entre 8 et 56 k€/personne ! Sans être fanatique d’un égalitarisme forcené, on peut s’étonner d’une telle disproportion des moyens à l’intérieur d’un même institut du CNRS.

Figure 2: montants de ressources propres ramenés à leur effectif dans 32 UMR et UPR de l'INSIS. Chiffres de 2014.

Tu viens de faire l’analyse, labo par labo. Qu’en est-il au sein d’un même labo ?

 

Pour affiner notre analyse, zoomons sur un labo, le mien qui est un des 32 considérés plus haut.

L’effectif de notre UMR est constitué de 71 chercheurs et enseignants-chercheurs (Ch & Ens/Ch), 38 ingénieurs et techniciens (ITA & ITRF), 124 doctorants et post-doctorants (Docs & Post-Docs), son budget en 2016 se répartit en 0,54 M€ de soutien de base et 6,85 M€ de ressources propres. Il comprend 3 départements de recherche couvrant les domaines de la photonique, de l’électronique et des microsystèmes et capteurs, dans lesquels la recherche au jour le jour s’organise dans 16 équipes. La figure montre la répartition des moyens financiers par Ch & Ens/Ch permanent dans chacune des équipes. L’énorme inégalité des moyens est flagrante: de 16 à 421 k€/(Ch & Ens/Ch), dont 7,5 k€/personne de frais collectifs incompressibles. Cette situation correspond à une année blanche en termes contractuels pour les moins bien dotés et à quatre ERC actives dans les trois équipes les plus riches. Remarquons que le soutien sous forme de personnel de recherche non permanent (Docs & Post-Docs) de 0,5 à 4,5 /( Ch & Ens/Ch) affiche une disparité tout aussi évidente. Cela démontre que les ressources propres disponibles sont largement consacrées à l’embauche de Docs & Post-Docs. Avec ses 540 k€ de crédits récurrents essentiellement consacrés aux dépenses courantes, le laboratoire n’a évidemment pas les moyens d’éviter cette énorme distorsion de traitement entre ses équipes, qui pourrait affecter à terme sa cohésion.

Figure 3: montant de financement et soutien en termes de chercheur non-permanent par chercheur ou enseignant-chercheur permanent. Bilan 2016 pour les 16 équipes d'une UMR de Paris-Sud

Quels sont les risques de cette politique qui se présente comme  d’ « excellence » ?

 

Ces risques ont été pointés par le comité d'éthique du CNRS- COMETS dans un texte du 9 juillet 2014. Il en note la nocivité sur la créativité des chercheurs confrontés à une programmation de plus en plus pointilleuse de l’ANR comme de l’Europe, et indique que « la logique des appels d’offre conduit trop souvent à chercher des thématiques toujours nouvelles, qui obéissent plus à des effets de mode qu’à l’exploitation des ressources ». Certes, la communauté scientifique a su mettre au point des stratégies de contournement par un travail «  en perruque » mais elles trouvent leurs limites.

Dans son texte, le comité d'éthique déplore aussi l’émergence de comportements individualistes et rappelle que « les réalisations de haut niveau ne sont que rarement le fait d’un individu isolé mais généralement de l’aboutissement d’un travail collectif ».  L’individualisation forcenée du financement repose sur  une vision archaïque de l’activité de recherche et en nie la dimension collective. Il est regrettable que le CNRS abonde en ce sens avec l’attribution d’une prime confortable aux titulaires d’ERC, comme si leurs collègues chercheurs, ingénieurs et techniciens ne tenaient qu’un rôle secondaire dans ces projets.

Il est urgent de corriger les effets néfastes de la politique dite d’excellence, avant que les laboratoires cessent définitivement d’être des lieux de réflexion où s’élabore collectivement une politique de recherche cohérente, pour devenir des hôtels à projets, tout comme le CNRS se réduit progressivement à une agence de moyens.

 

Oui, mais que réponds-tu à ceux qui prétendent que ce système décrié est efficace ?

 

Je m’inscris en faux. Ce système est inefficace. Il est consommateur de temps consacré aux réponses à de multiples AAP, puis à la gestion de plus en plus complexe et pinailleuse  de financements chèrement acquis. En supposant que les personnels du CNRS y passent 20% de leur temps,  la masse salariale correspondante dépasserait les 414 M€ distribués sur AAP par l’ANR en 2014. Et cela seulement pour le CNRS, on peut donc doubler ou tripler ce montant en prenant en compte la part universitaire et les dépenses de fonctionnement de l’ANR !  Outre son coût et le fait qu’elle détourne les personnels de recherche de leurs fonctions essentielles, cette politique est nocive pour l’avenir. En effet, des pans entiers de nos disciplines et des idées nouvelles ou plus risquées risquent d’être négligés, faute de soutien. Or qui peut dire quel domaine va déboucher sur quelque chose de vraiment novateur dans les 10 ans à venir? L’histoire récente (ou moins récente) montre que les vraies découvertes défient la logique illusoire de la recherche programmative.

Il est donc urgent de rééquilibrer les financements entre « fondamental » et « appliqué », d'augmenter les soutiens récurrents aux laboratoires pour redonner de l'autonomie aux chercheurs.

 

Oui, mais a –t-on les moyens de mener une autre politique ?

 

 Les moyens ne manquent pas, contrairement à ce qui est matraqué par le discours dominant. Cinq à six milliards d'euros sont consacrés annuellement au crédit d'impôt recherche (CIR), soit dix fois plus que les subventions ANR sur AAP. Un rapport parlementaire de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin (communiste, NDLR) critiquant l'efficacité de ce dispositif a scandaleusement été mis sous le boisseau par le Sénat, on ne peut donc en faire état. Il montre néanmoins que les subsides du CIR sont très largement captés par les grands groupes (y compris des banques..), alors que les PME les plus pourvoyeuses d'innovations en sont trop souvent exclues à cause d'un accès bureaucratique kafkaïen. Par contre, aucun contrôle a posteriori n'est effectué.... Une réduction du CIR de quelques pourcents permettrait donc de facilement doubler les crédits de l'ANR ou, mieux, de remettre du soutien de base dans les laboratoires.

 

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