Communistes de l'IUT Orsay

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Contribution de Robert

 

Contribution écrite de RS suite à la réunion du 18 mars

 

Ma contribution ne porte pas sur les conditions statutaires et salariales des corps techniques et administratifs de la Recherche (dans la suite du texte et pour faire court, j’utilise le terme « technicien » pour nous distinguer du « chercheur » et je me permets de faire l’économie des genres) mais porte sur le ressenti. Elle est très limitée et prudente dans la mesure où

  • le ressenti de ces personnels dépend en grande partie de l’orientation politique générale du pays (privatisation, austérité, « management », « rentabilité-compétitivité », . . . )

  • je n’ai une pratique que du CNRS et aucune de l’Université

  • même en se limitant au CNRS, les métiers et leurs environnements sont d’une telle diversité qu’il est aventureux de généraliser des expériences locales ; ceci est d’ailleurs un écueil objectif : face à une telle diversité, souhaiter proposer une orientation valable pour tous débouche le plus souvent sur des généralités consensuelles mais offrant peu de prise concrète adaptée au vécu de chacun.

 

Il est clair qu’il y a mal-être chez les collègues de mon entourage du fait que, selon eux, leur utilité sociale est, sinon niée, du moins relativisée. La question posée est donc : les corps techniques et administratifs sont-ils indispensables au fonctionnement de la Recherche ?

 

Cette question est à l’ordre du jour au niveau des tutelles en application de l’orientation austéritaire et de sa conséquence : la pénurie de postes. Sans doute les tutelles sont-elles aussi sensibles, comme dans le restant du monde économique aujourd’hui, à l’attrait qu’il y a à se débarrasser de la gestion des hommes, surtout de statut permanent, pour se réfugier dans la gestion bureaucratique et désincarnée des crédits (« le CNRS, agence de moyens »).

 

Mais les techniciens constatent que cette question est aussi posée par certains de leurs collègues chercheurs et enseignants-chercheurs. Et même, pour certains techniciens, ce doute sur leur utilité est intériorisé, ce qui me paraît le plus préoccupant.

 

Pour répondre sérieusement à cette question, je pense qu’il faut d’abord prendre en compte certaines réalités de nos métiers et de leur environnement économique :

  • le niveau de technicité et la sophistication des outils (coût et compétence pour les mettre en œuvre) impliqués par les besoins de la Recherche se sont sérieusement alourdis en quelques années

  • l’industrie et les services, y compris sous forme de PME présentes sur tout le territoire, ont fait de grands progrès technologiques

  • à l’exception de quelques secteurs (l’IN2P3 par exemple), techniciens et administratifs sont éparpillés dans des équipes de petite, et même très petite, dimension.

Certes, Il n’est pas exclus que les conditions matérielles et psychologiques de travail au sein d’une petite équipe soient excellentes. Mais, trop souvent, on constate ce que l’isolement humain et technique peut entraîner de déqualification, de repli sur soi, d’amertume.

Ne cachons pas d’ailleurs que le chercheur qui tient à garder « son technicien » pour lui tout seul participe à ce confinement peu propice à la formation continue du technicien et à la diversification de ses sujets de travail. Si bien que repli sur soi de l’un et esprit d’appropriation de l’autre peuvent se conforter mutuellement.

 

Dans ces conditions de montée de la maîtrise technique dans l’industrie d’une part et de l’éparpillement du corps technique de l’autre, il ne faut pas s’étonner que les tutelles assènent : « y a qu’à faire de la sous-traitance », ce qui blesse à juste titre nos collègues car il met radicalement en cause leur utilité sociale.

 

Or, le plus grand nombre des chercheurs et techniciens œuvrant dans les sciences expérimentales défendent en commun la double analyse suivante :

  1. une Recherche originale passe (généralement) par des outils originaux ; ces dernières années le montrent abondamment : l’exploration de nouveaux domaines ou la validation (ou l’invalidation) de modèles théoriques, dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit, dans les sciences dures comme celles du vivant, passent par la construction d’outils de haute technologie, chaque avancée n’étant envisagée qu’à l’aune de l’offre technologique.

  2. le développement d’outils originaux se conçoivent et se mettent en œuvre au sein d’équipes de chercheurs et techniciens au statut pérenne.

 

Dans cette perspective, la plus haute compétence est attendue des techniciens (et « compétence » n’est pas synonyme de « ingénieur » ; elle se situe à tous les niveaux de tous les métiers). Quelques conséquences en découlent :

 

  1. La sous-traitance est alors souvent un faux problème si on s’accorde qu’il est déraisonnable de « faire mal dans nos labos ce que l’industrie fait très bien », si on prend en compte l’ensemble des coûts (salaires et amortissements compris) et si le temps passé aux tâches sous-traitables est soustrait (le jeu de mot est involontaire) aux tâches créatives qui, elles, ne sont pas sous-traitables (formation, échanges, lecture, conception originale, prototypage, maintenance, coopération avec le chercheur sur les manips, . .) ; et, bien souvent, se frotter à l’industrie est source de compétences et d’idées nouvelles.

 

  1. Pour être à la hauteur de sa mission, le corps des techniciens et administratifs doit être un corps vivant et concret et pas seulement une abstraction statutaire. Il ne peut rester –dans la mesure du possible- une nébuleuse d’étoiles dispersées. Nous devons revendiquer de rompre l’isolement et, s’il le faut, lutter contre nos propres tendances individualistes.

Cela peut prendre diverses formes : les réseaux professionnels, l’amélioration de la proximité entre les personnes, la mutualisation, les plateformes, les services. Revendiquer des lieux de solidarité quotidienne, où on ne voit pas valser les précaires, où on se frotte aux autres, où on se critique, où on apprend, où on s’engueule, mais rarement où « on tire la couverture à soi ». Cette solidarité est alors vécue concrètement, parfois au-delà du périmètre professionnel ; il arrive même qu’elle se teinte d’un parfum tribal, condamnable mais sympathique.

 

  1. Grâce à de tels lieux d’accumulation et de transmission intergénérationnelle du savoir-faire (les départs à la retraite sans passage du témoin sont un crève-cœur et un gâchis scandaleux), les techniciens affermissent leur confiance en eux et leur poids dans la demande de moyens, dans la politique technique et même scientifique au sein des conseils.

Mener une enquête chiffrée est sans doute difficile mais devrait être tentée ; mon intime conviction (et un peu de pratique) est que, à contrainte budgétaire donnée, une organisation collective des techniciens ne peut pas dégrader le volume des attributions de postes, de promotions, de crédits d’équipement et de formation.

 

Au contraire. Il est, par exemple, plus que difficile de justifier l’attribution à chaque technicien isolé des outils chers et complexes à mettre en œuvre, et pourtant indispensables au progrès de ses compétences. De la même façon, il est plus que difficile de justifier l’attribution exclusive de postes techniques à une équipe de 2 ou 3 chercheurs pour tous les métiers et compétences dont elle a légitimement besoin.

 

  1. Il est inutile enfin de développer le rôle positif qu’a une solidarité concrète vécue sur un même lieu de travail sur le développement de l’activité syndicale.

 

Cette contribution appelle la contradiction.

 

Si elle peut apparaître provocatrice, c’est qu’il me semble que les techniciens de la Recherche sont durement confrontés au double défi d’une part de l’extrême sophistication de la technologie impliquée aujourd’hui dans la recherche expérimentale et, d’autre part, aux prodigieux progrès de l’industrie grand public et de défense (par exemple, il y a longtemps que ce n’est plus le nucléaire qui « tire » l’électronique et l’informatique). Structurer collectivement leurs métiers est une nécessité, indépendante des aléas de la politique budgétaire ; cette démarche ne peut qu’avoir le soutien des autres personnels qui veulent défendre une Recherche Publique de qualité.